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Vraiment libre ?
Poésie

Vraiment libre ?

Je suis l’enfant des chaînes, et je suis toi.

Je suis celui qu’on a déplacé, renommé, possédé, puis oublié.

Je suis celui dont l’histoire commence toujours trop tard, jamais au premier cri.

Ton regard traverse le mien, chargé d’un passé que l’on préfère appeler révolu.

Nous existons ensemble dans une mémoire que le monde refuse d’habiter.

 

J’étais libre.

Avant les navires.

Avant les registres.

Avant que mon corps ne devienne une marchandise et mon nom un bruit inutile.

J’ai appris la terre, le rythme, la parole transmise.

J’ai appris l’appartenance, la continuité, la mémoire vivante.

Mais je n’ai jamais appris la violence qui allait me redéfinir.

 

Ils sont venus avec des lois et des armes.

Avec des dieux qu’ils disaient supérieurs.

Ils ont pris nos corps, nos langues, nos morts, nos lendemains.

Ils ont inscrit nos existences dans des livres de comptes.

Ils ont transformé des vies en chiffres, des êtres en biens, des destins en profits.

Ils ont laissé derrière eux des siècles de silence, et l’ordre de se taire.

 

Nous avons été trahis.

Par des hommes.

Par des nations.

Par une histoire qui a su compter les profits, mais jamais les larmes.

Par une mémoire officielle qui a su nommer les dates, mais pas les plaies.

Par un récit qui a appris à parler de progrès sans jamais parler de réparation.

 

Et pourtant, après l’abolition, on nous a dit que tout était fini.

Que les chaînes étaient tombées.

Que le crime était clos.

Que le monde pouvait avancer.

Que le passé devait rester à sa place.

 

Mais personne n’a regardé ce qui restait attaché à l’intérieur.

 

Car l’abolition n’a pas rendu ce qui avait été pris.

Elle n’a pas rendu le temps volé.

Elle n’a pas rendu les corps brisés.

Elle n’a pas rendu les générations arrachées à elles-mêmes.

Elle n’a pas rendu les terres confisquées, ni les noms effacés, ni les vies comptées comme des unités de production.

Elle a laissé un vide.

Et l’obligation de survivre dedans.

 

 

On a indemnisé les maîtres.

On a compensé la perte de ce qui avait été possédé.

On a reconnu la violence économique subie par ceux qui avaient bâti leur richesse sur l’asservissement.

On a chiffré la douleur de ceux qui perdaient 

leurs privilèges.

 

Mais pas les esclaves.

 

Comme si la douleur devait rester pauvre pour être crédible.

Comme si la souffrance, pour être reconnue, devait ne rien coûter.

Comme si réparer l’injustice était plus excessif que l’avoir commise.

 

Alors la dette s’est tue.

Mais elle n’a jamais disparu.

Elle s’est déplacée.

Elle s’est dissimulée dans les structures.

Elle s’est transmise sans être nommée.

Elle est devenue un héritage silencieux, partagé de manière inégale.

 

Je vois les chaînes dans les mots d’aujourd’hui.

Dans les lois qui organisent l’inégalité sous couvert d’égalité formelle.

Dans les décrets qui décident qui mérite et qui doit attendre.

Dans les chiffres qui expliquent les écarts sans jamais interroger leur origine.

Dans les silences officiels, propres, maîtrisés, qui ressemblent à des tombeaux bien rangés.

 

Avant, ils tenaient nos poignets.

Aujourd’hui, ils tiennent nos possibles.

 

La liberté a été proclamée, mais jamais réparée.

Et une liberté sans réparation est une liberté amputée.

Une liberté qui marche, mais qui boite.

Une liberté qui respire, mais qui étouffe.

 

Nous existons pourtant.

Dans les quartiers hérités de la dépossession.

Dans les corps fatigués d’une histoire trop lourde.

Dans les silences transmis comme un patrimoine invisible, de génération en génération.

 

Nous existons avec des morceaux manquants.

Des noms effacés.

Des terres jamais rendues.

Des mémoires brisées que personne ne veut rassembler.

 

On affirme que l’esclavage est fini.

Mais on ne regarde pas ce qu’il est devenu.

 

 

Il s’est glissé dans les mots.

Dans les règles.

Dans les normes.

Dans les politiques publiques.

Dans les discours polis qui expliquent l’injustice sans jamais la réparer.

 

Les chaînes ne font plus de bruit.

C’est pour cela qu’on dit qu’elles n’existent plus.

Et pourtant, nous les portons encore.

 

Dans les écarts de richesse.

Dans les trajectoires brisées.

Dans la fatigue ancienne qui traverse les corps et les siècles sans jamais être reconnue.

 

Je suis l’enfant des chaînes, et je suis toi.

Je porte une histoire qui n’a jamais été indemnisée.

Une blessure que le monde appelle passé pour ne pas la regarder.

 

Mais ce passé respire encore.

 

Il respire dans les vies qui commencent avec un retard structurel.

Dans les efforts décuplés pour atteindre une égalité proclamée mais jamais construite.

Dans la nécessité constante de prouver sa légitimité là où d’autres héritent de l’évidence.

 

L’esclavage n’a pas seulement volé des vies.

Il a fabriqué un ordre.

 

Un ordre durable.

Un ordre patient.

Un ordre qui a appris à survivre sans se montrer.

 

Cet ordre a survécu à l’abolition.

Il s’est rendu respectable.

Il s’est abrité derrière des institutions, des lois prétendument neutres, des mécanismes économiques présentés comme naturels.

 

Avant, la violence était visible.

Elle criait.

Elle frappait.

Elle saignait.

 

Aujourd’hui, elle calcule.

Elle classe.

Elle administre.

Elle refuse sans frapper.

Elle ajourne sans crier.

Elle conditionne sans se salir les mains.

 

On ne sépare plus par les fers.

On sépare par l’accès.

 

À l’éducation.

À la terre.

À la parole légitime.

À la réparation.

 

On appelle cela mérite.

On appelle cela effort individuel.

On appelle cela réalité économique.

 

Mais rien de tout cela n’est neutre.

 

L’indemnité est refusée non parce qu’elle est impossible,

mais parce qu’elle mettrait fin à un mensonge confortable :

celui d’une abolition propre, achevée, morale.

 

Reconnaître l’indemnité, ce serait reconnaître une dette.

Une dette matérielle.

Historique.

Morale.

 

Une dette que certains héritent comme un poids,

et que d’autres héritent comme un avantage silencieux.

 

On préfère parler de mémoire.

La mémoire ne coûte rien.

Elle se commémore.

Elle se prononce.

Elle se range ensuite dans le calendrier officiel.

 

Mais la mémoire sans réparation est une mise en scène.

Elle apaise les consciences sans toucher aux structures.

Elle honore les morts tout en abandonnant les vivants.

 

L’indemnité, elle, dérange.

Parce qu’elle exige un acte.

Parce qu’elle déséquilibre l’ordre établi.

Parce qu’elle rappelle que l’histoire n’est pas terminée.

 

Alors on la qualifie d’excessive.

De dangereuse.

D’anachronique.

 

Comme si l’injustice, elle, avait cessé d’exister.

 

L’esclavage n’a pas disparu.

Il s’est fragmenté.

Il s’est dissous dans les normes.

Il s’est rendu abstrait.

 

Des chaînes aux mots.

Des mots aux lois.

Des lois aux réalités quotidiennes.

 

La liberté devient alors une permission conditionnelle.

Tu es libre mais dans les limites de ce que l’histoire t’a laissé.

On te demande d’avancer sur un sol inégal.

D’oublier avec une mémoire trouée.

De réussir sans les mêmes fondations.

 

Et lorsque tu parles d’indemnité,

on t’oppose le silence.

Ou la fatigue.

Ou cette idée dangereuse que le temps aurait effacé la dette.

 

Je suis l’enfant des chaînes, et je suis toi.

Je suis celui qui marche dans une liberté incomplète.

Celui qui respire dans un monde qui n’a jamais reconnu sa responsabilité entière.

 

Et tant que cette dette restera niée,

tant que la domination changera de forme sans jamais disparaître,

tant que les chaînes se cacheront dans les mots.

 

 

L’abolition restera un récit,

et la liberté, une promesse suspendue.

 

Alors dis-moi 

si les chaînes ont quitté les corps pour se cacher dans les mots,

si la domination s’écrit désormais en lois plutôt qu’en coups,

si l’injustice se perpétue sans bruit, sans aveu, sans réparation…

 

sommes-nous vraiment libres,

ou seulement libérés de la forme visible de nos chaînes ?

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